Je m'appelle Nathan Cardinaux et, à 29 ans, j'ai enfin compris ce que je voulais faire de ma vie : absolument tout.
Officiellement, je suis graphiste. Officieusement, je suis aussi motion designer, photographe, vidéaste, créateur de circuits officiels pour Ubisoft, vendeur de plantes rares, apprenti aquariophile, futur entrepreneur, ancien banquier et expert non sollicité en répartition équitable des dépenses de couple.
J'ai étudié le design à l'eikon, travaillé trois ans à la Banque Cantonale du Valais et développé suffisamment de compétences pour être compétent dans beaucoup de domaines, mais expert dans aucun. C'est un peu ma marque de fabrique. Je peux concevoir une identité visuelle complète le matin, expliquer la garantie constructeur d'une voiture à midi, débattre de la stabilité génétique d'une Monstera variegata l'après-midi et terminer ma soirée en cherchant pourquoi mon aquarium affiche 9°GH alors qu'il était à 12°GH la veille. Je suis devenu la preuve vivante que la curiosité est une qualité, mais qu'elle peut aussi être un trouble du comportement.
Les recruteurs cherchent un graphiste et tombent sur un type qui organise des événements, photographie des festivals, monte des vidéos, crée des circuits esport jouées par des milliers de personnes et possède suffisamment de connaissances sur les plantes tropicales pour faire peur à certains horticulteurs. À chaque entretien, j'ai l'impression de devoir rassurer la personne en face que non, je ne vais pas quitter mon poste dans six mois pour ouvrir un élevage de crevettes ou un food truck de croque-monsieurs. Enfin... pas sans l'avoir prévenue avant.
Parlons-en du food truck. Stuffies est probablement l'entreprise la plus avancée de Suisse à ne pas exister. J'ai calculé les marges, défini les recettes, imaginé les campagnes marketing, créé le branding, réfléchi aux emplacements, étudié les réglementations et planifié le lancement dans les moindres détails. À ce stade, le seul élément manquant est le food truck lui-même. J'ai réussi à transformer une simple idée de croque-monsieur en projet stratégique quinquennal.
Quand je ne travaille pas sur un projet qui n'existe pas encore, je passe mon temps à optimiser des choses qui fonctionnaient déjà très bien. Mon ordinateur est équipé comme une station spatiale internationale afin de gagner quelques millisecondes de latence sur Call of Duty. Je passe parfois plus de temps à optimiser mon PC qu'à jouer réellement.
J'ai également développé une passion pour les plantes rares. Une passion qui a commencé innocemment avant de se transformer en trafic organisé de boutures dans mon salon. Aujourd'hui, certaines de mes plantes bénéficient d'un éclairage, d'une humidité, d'une ventilation et d'un suivi plus rigoureux que mon propre mode de vie. Je suis capable d'investir plusieurs centaines de francs dans une Alocasia tout en hésitant trois semaines avant d'acheter un nouveau t-shirt.
Mon autre passion consiste à surveiller des paramètres d'eau avec l'intensité d'un ingénieur nucléaire. Là où une personne normale voit un aquarium, je vois un ensemble complexe d'équilibres chimiques dont la moindre variation mérite une enquête approfondie. Mes crevettes vivent dans un environnement tellement contrôlé qu'elles pourraient probablement déposer une plainte si le GH varie d'un degré.
J'ai aussi découvert quelque chose d'important sur moi-même : je suis extrêmement motivé quand je suis passionné... et encore plus quand je suis bien payé. Certains travaillent pour la gloire, d'autres pour accomplir une mission. Moi, un salaire motivant a tendance à révéler une version de moi-même étonnamment productive. Donnez-moi un projet intéressant et une rémunération à la hauteur, et il y a de fortes chances que je devienne votre meilleur employé.
Et pourtant, malgré ce chaos organisé, tout finit généralement par avoir un certain sens. Enfin, un sens très personnel. Celui d'un type capable de passer d'une discussion sur une Monstera Albo à un règlement cantonal sur les crottes de chiens (véridique), puis à un plan marketing pour un food truck, avant de terminer sa soirée en recalculant la répartition du loyer avec sa copine. Une vie parfaitement cohérente, à condition de ne surtout pas prendre de recul pour l'observer.
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